Croissance de l’économie mondiale : entre l’optimisme et les défis structurels
» L’économie mondiale continue de croître, mais à un rythme plus lent, avec plus de fragilité et de complexité en raison de la géopolitique, du protectionnisme et de l’endettement
» La croissance durable ne résulte ni de la croissance démographique, ni du hasard, mais d’investissements ciblés, de la coopération internationale et de la discipline budgétaire
Le concept de croissance dans un contexte économique
La croissance est un concept fondamental en économie. Il ne s’agit pas seulement d’une expression numérique de la création de richesse, mais d’un moteur essentiel pour l’emploi, les revenus, les investissements et le progrès. Toutefois, le concept de croissance économique est devenu plus complexe et a intégré de multiples facteurs au cours des dernières décennies. Alors que la croissance de la production et du commerce de biens était autrefois déterminante, aujourd’hui, ce sont plutôt les services et les développements technologiques qui donnent le ton. Cet article examine différentes perspectives qui placent le concept de croissance dans un contexte économique dans un cadre actuel.
Une croissance économique prudente en 2025
En avril 2025, le Fonds monétaire international (FMI) a publié sa dernière édition des Perspectives de l’économie mondiale. Dans ce document, la croissance économique mondiale pour 2025 est estimée à environ 2,8 %. Bien que ce taux semble acceptable à première vue, après 2020 (Covid), il s’agirait du taux de croissance le plus faible de l’économie mondiale depuis la crise financière. Le principal moteur de la reprise après la pandémie de Covid, la consommation américaine, commence à s’essouffler. La cause n’est pas diffi cile à identifier : l’incertitude générée par les politiques du président Trump pèse sur l’économie mondiale.
Le taux de croissance de l’économie mondiale en 2025 est le plus bas depuis la crise financière
Le 2 avril 2025 est désormais connu sous le nom de « Liberation Day ». Sous le prétexte douteux de « droits de douane réciproques », le président américain a imposé des droits d’importation substantiels sur tous les produits importés par la plus grande économie mondiale. Plusieurs pays ont réagi presque immédiatement en appliquant des contre-mesures. Les marchés des taux d’intérêt ont contraint Trump à appuyer sur le bouton de pause à peine une semaine plus tard, même si le taux de base de 10 % est resté en vigueur. Un premier accord commercial a été conclu avec le Royaume-Uni. Un accord, certes, mais clairement une détérioration par rapport à la situation précédant l’avènement de Trump à la présidence. Une semaine plus tard, la guerre d’enchères entre les États-Unis et la Chine s’est soldée par un match nul, avec une « pause » similaire comme résultat provisoire.
L’économie américaine s’est contractée au premier trimestre, enregistrant un taux annualisé de -0,2 %. Les chiffres indiquent un comportement de consommation plus modéré de la part des consommateurs américains, mais surtout une augmentation notable des importations. Les consommateurs et les entreprises ont anticipé les droits de douane en important davantage de marchandises étrangères avant leur entrée en vigueur. Au premier trimestre 2025, les importations aux États-Unis ont augmenté de près de 25 % par rapport à la même période un an plus tôt. Ce pic des importations a pesé sur le PIB du premier trimestre, mais il est probable que la croissance reprenne au deuxième trimestre en raison d’une baisse prévue des importations. Le FMI estime la croissance du PIB réel aux États-Unis à seulement 1,8 % pour 2025 et prévoit un rythme similaire pour 2026, avec un taux de 1,7 %. Cela indique un ralentissement significatif par rapport aux années précédentes et constitue un frein à l’économie mondiale.
Au premier trimestre, l’économie européenne a progressé de 0,6 %, principalement grâce aux exportations vers les États-Unis en prévision des droits de douane annoncés. L’impact effectif des nouvelles barrières commerciales sur l’économie européenne n’apparaîtra clairement qu’au cours des prochains trimestres. Certes, l’assouplissement de la discipline budgétaire appliquée depuis de nombreuses années par le gouvernement allemand a sensiblement amélioré le sentiment du marché envers l’Europe. La Chine, qui a été pendant des années le moteur de croissance de l’économie mondiale, voit ses perspectives chuter à environ 4,5-5 %. Le ralentissement du secteur immobilier, la faiblesse de la consommation intérieure et les mesures de restriction des exportations sont à l’origine de ce déclin.
Le protectionnisme freine la croissance du commerce mondial
Le commerce mondial a connu une accélération révolutionnaire après l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre 2001. Cette intégration a marqué le début d’une vague de mondialisation sans précédent. La réduction des droits de douane à l’importation, l’amélioration de la logistique et des chaînes de valeur internationales ont entraîné une croissance du volume des échanges mondiaux plus rapide que celle du PIB mondial. Entre 2001 et 2008, le commerce mondial a augmenté en volume de plus de 6 % par an en moyenne, soit un multiple de la croissance économique.
Cette phase a ensuite été brusquement interrompue par la crise financière de 2008-2009. Depuis lors, le commerce mondial a progressé plus lentement en termes de volume et, depuis 2015, le taux de croissance annuel moyen atteint à peine 1,8 %. Des facteurs tels que la montée du protectionnisme, les conflits commerciaux (en particulier entre les États-Unis et la Chine) et la délocalisation de la production (reshoring) freinent la dynamique de la mondialisation. À cet égard, on parle de plus en plus d’une « slowbalisation ».
L’escalade des tensions géopolitiques est l’une des principales causes de ce renversement de tendance. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, les sanctions à l’encontre de la Russie après l’invasion de l’Ukraine et les tensions croissantes au Moyen-Orient donnent lieu à des perturbations des flux commerciaux et à une restructuration des chaînes d’approvisionnement. La pandémie de Covid a également accéléré ce processus, étant donné que les pays ont commencé à repenser leur dépendance vis-à-vis de la production étrangère et se sont davantage concentrés sur l’autonomie stratégique.
Les appels à la sécurité économique et à la protection de secteurs critiques ont conduit à une tendance axée sur la délocalisation (nearshoring), selon laquelle les pays concentrent leurs échanges commerciaux sur des alliances politiques ou géographiques et rapprochent la production du consommateur. Cela aboutit à un commerce mondial plus fragmenté, où l’efficacité et la mondialisation cèdent la place à des coûts plus élevés et à des considérations politiques. À terme, cette réorientation réduit le potentiel de croissance du commerce international.
Dans le même temps, nous constatons que la valeur des flux commerciaux diminue dans une moindre mesure que leurs volumes. Cela est principalement dû à la hausse des prix, à une augmentation du commerce des services et aux pressions inflationnistes. Si la transition des flux de marchandises aux flux de services et la numérisation du commerce offrent une certaine compensation, elles ne peuvent toutefois pas contrecarrer entièrement le ralentissement structurel des flux physiques de marchandises. Dans ce contexte, le commerce international est de moins en moins un moteur de croissance et de plus en plus un miroir de la réalité géopolitique, dans laquelle la coopération économique est de plus en plus soumise à des pressions.
Une stagnation séculaire : la croissance lente est-elle la nouvelle norme ?
Depuis la fin de la crise financière de 2008, l’expression « stagnation séculaire » revient régulièrement dans les milieux universitaires et politiques. Le terme a été remis au goût du jour par l’économiste américain Lawrence « Larry » Summers, qui a affirmé que l’économie mondiale, en particulier dans les pays développés, continue de fonctionner structurellement en-deçà de son potentiel de croissance, malgré des taux d’intérêt exceptionnellement bas et d’importantes mesures de relance monétaire.
La stagnation séculaire désigne une situation dans laquelle les excédents d’épargne sont structurellement supérieurs aux possibilités d’investissement, ce qui se traduit par des « taux d’intérêt naturels » très bas. Cela conduit à une faiblesse chronique de la demande, à une inflation limitée et à une croissance de la productivité très modérée. À l’ère de la mondialisation, le commerce mondial a souvent été considéré comme un moteur de l’expansion économique : la spécialisation accrue, les économies d’échelle, la concurrence et la diffusion des technologies ont permis d’augmenter la productivité et de réduire les coûts. Lorsque cette dynamique stagne, comme c’est le cas aujourd’hui en raison des tensions géopolitiques, du protectionnisme et de la délocalisation de la production, l’un des principaux accélérateurs de croissance disparaît du système économique mondial.
Une réduction des échanges, cela signifie aussi moins d’économies d’échelle, une allocation moins efficace du capital et de la main-d’œuvre et, en fin de compte, une croissance plus lente de la productivité. Cela alimente non seulement le risque d’inflation, mais cela renforce également le mécanisme de stagnation séculaire : lorsque la croissance de la productivité reste faible et que la population vieillit, la demande d’investissement diminue également. Il en résulte un excédent structurel de l’épargne et une baisse des taux d’intérêt naturels. En outre, le ralentissement du commerce mondial érode la confiance des entreprises et les dissuade d’investir à grande échelle dans des capacités internationales. Dans un environnement où les risques politiques pèsent de plus en plus sur les décisions économiques, le capital est utilisé de manière plus défensive. Cela mine à son tour le potentiel de croissance de l’économie mondiale.
L’explosion de la dette : la croissance, mais à quel prix ?
Un aspect frappant de la croissance économique depuis la crise financière – et surtout depuis la pandémie de Covid – est l’augmentation spectaculaire de la dette mondiale, en particulier celle des gouvernements. Selon le FMI, la dette publique mondiale représentait environ 94 % du PIB mondial en 2023. Dans les économies avancées, ce taux est même supérieur à 110 %. La dette privée (des ménages et des entreprises) a également augmenté, quoique dans une mesure moins explosive. La Chine, en particulier, a pris la tête à cet égard.
Ce sont principalement les États qui continuent d’alourdir la montagne de la dette mondiale
Les raisons sont bien connues : mesures de relance budgétaire massives pendant la pandémie, aides publiques aux ménages et aux entreprises, investissementsdans les soins de santé, dépenses de défense et transition énergétique. Dans le même temps, les banques centrales ont maintenu l’argent à bas prix pendant des décennies, ce qui a considérablement réduit la pression exercée sur les ménages pour veiller à garder des budgets sains.
Cette accumulation de la dette soulève des questions quant à sa viabilité, en particulier maintenant que les taux d’intérêt sont repartis à la hausse. Alors que le service de la dette restait supportable dans les années 2010 grâce à des taux d’intérêt nuls, de nombreux pays sont aujourd’hui confrontés à des charges d’intérêt croissantes. L’Italie, le Japon, les États-Unis, mais aussi la Belgique, voient leur marge de manœuvre budgétaire se rétrécir. Au cours du dernier trimestre, l’extrémité longue de la courbe des taux d’intérêt (> 10 ans) a fortement augmenté, ce qui pourrait constituer un premier signal d’alarme.
Cependant, l’impact de la dette sur la croissance n’est pas simple. La dette peut être productive, par exemple lorsqu’elle est utilisée pour les infrastructures, l’éducation ou la transition climatique, tant que le retour sur investissement est supérieur au coût du financement. Mais lorsque la dette est utilisée pour financer la consommation ou des politiques inefficaces, elle peut compromettre la croissance future.
La dynamique de croissance de l’économie mondiale est aujourd’hui plus complexe que jamais
Sous l’influence des tensions géopolitiques et des mutations technologiques, les flux commerciaux s’adaptent constamment. Parallèlement, des phénomènes structurels tels que la stagnation séculaire et des niveaux d’endettement insoutenables émergent, compromettant le potentiel de croissance à long terme.
La croissance ne va pas de soi, elle est le résultat d’une politique ciblée
La croissance économique n’est plus une conséquence naturelle de la croissance démographique et de l’amélioration de la productivité. Elle exige des investissements ciblés, une coopération mondiale et une discipline budgétaire. Ce n’est qu’alors que la croissance de l’économie mondiale restera durable, sans éroder les fondements de notre système financier.