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Quelle est la profondeur de la crise ukrainienne ?

Chaque crise a changé quelque chose.

En bref :

  • L’économie russe n’est pas gigantesque en termes de taille, mais en tant que fournisseur de matières premières, elle perturbe profondément l’économie mondiale.
  • L’impact économique du conflit se fait sentir dans le monde entier. L’Europe est plus vulnérable que les États-Unis.
  • Une analyse de scénario nous permet de nous préparer au mieux, malgré toutes les incertitudes.
  • La crise nous donne des leçons en termes d’ESG (Environnement,Social et Gouvernance), de modèle de production mondial, de politique énergétique, d’administration publique et d’indépendance européenne.

Aux informations, j’ai vu une femme qui, après une nuit de bombardements dans une banlieue de Kiev, arrosait tranquillement ses plantes d’intérieur entre les éclats de verre. Ce fragment illustre l’intrépidité du peuple ukrainien courageux et soumis à rude épreuve. On ne s’habitue jamais à ces images effroyables qui illustrent l’horreur de la guerre. Des enfants qui ont faim, des mères terrifiées à l’idée d’envoyer leurs fils au front, des femmes qui deviennent des réfugiées du jour au lendemain, de jeunes hommes qui portent gauchement un fusil à l’épaule. La souffrance de l’Ukraine est indescriptible et invoque notre sentiment de solidarité. Nos espoirs reposent sur les négociateurs de paix qui doivent mettre fin rapidement à cette folie.

Le conflit en Ukraine est la troisième crise que nous vivons après la crise financière et la crise de la Covid-19. Les optimistes invétérés ne manqueront certainement pas de citer la fameuse phrase de Churchill : « Never waste a good crisis » (il ne faut jamais gaspiller une bonne crise). À cet égard, nous avons déjà pu nous exercer à profusion. Pourtant, chaque crise a changé quelque chose. Nous avons fait des progrès, peut-être insuffisants et timides, certes, mais des progrès dans la bonne direction. La crise financière de 2008-2009 a conduit à un renforcement de la réglementation, à un contrôle plus efficace du secteur financier et à une meilleure protection des consommateurs. La pandémie de Covid-19 a conduit à des améliorations des processus dans le système de santé, à une accélération de la numérisation et à un engagement plus important en faveur des investissements climatiques. Aujourd’hui, il est urgent de tirer des leçons des penchants tsaristes de Poutine. L’Europe doit retrouver sa propre force, en termes d’énergie, de défense, d’approvisionnement alimentaire, de cybersécurité, de semi-conducteurs et de technologie en général.

L’Ukraine et la Russie dans une perspective européenne

La Russie est un pays immense (560 fois la taille de la Belgique), mais son économie est relativement limitée. Le PIB atteignait 1 500 milliards de dollars en 2019, ce qui représente les économies combinées de la Belgique et des Pays-Bas. Par ailleurs, l’économie russe a enregistré une forte croissance ces dernières années : entre 2009 et 2019, le PIB russe a connu une solide croissance de 39 % (contre 11 % dans le cas de la Belgique).

Les Russes doivent l’essentiel de leur prospérité aux matières premières, en particulier au pétrole, au gaz et aux céréales. Il ne s’agit pas de produits à haute valeur ajoutée, mais cela fait du pays un maillon crucial au début de la chaîne d’approvisionnement.

Les économies de la Russie et de l’Europe sont étroitement liées : plus de 50 % des exportations russes sont destinées à l’Union européenne et, à l’inverse, 62 % des importations européennes en provenance de la Russie sont liées à des produits énergétiques. En outre, la Russie est également un important exportateur mondial de matières premières telles que le palladium, le platine, le nickel, l’aluminium, le cuivre et le zinc, des produits très demandés pour les technologies novatrices et respectueuses du climat. Outre le pétrole, la Russie exporte principalement des diamants et du fer vers la Belgique.

La Russie joue également un rôle important dans les « matières premières douces », comme le blé et le maïs. La Russie et l’Ukraine représentent ensemble 20 % des exportations céréalières. L’Afrique et l’Asie sont leurs principaux clients. Dans le cas des Égyptiens, par exemple, la crise a des conséquences extrêmement graves : sur les 6,1 millions de céréales que le pays a importées en 2021, près de 70 % (4,2 millions) proviennent de la Russie. Un chiffre à prendre en compte, surtout si l’on se souvient que le Printemps arabe avait été déclenché par la flambée des prix du pain dans la région. Moins dramatique, mais néanmoins important pour les Belges, l’Ukraine est le premier exportateur mondial d’huile de tournesol, un produit essentiel pour nos frites.

Pour les produits à forte valeur ajoutée, tels que les voitures, les médicaments ou les appareils et équipements sophistiqués, le pays doit recourir aux importations. Environ la moitié des importations russes proviennent de l’Union européenne, la Chine arrivant en deuxième position avec 20 % des importations. Les États-Unis sont beaucoup moins présents à cet égard, avec seulement 4 % des importations. La Belgique, quant à elle, représente 2 % des importations russes, avec des médicaments, des machines et des produits chimiques.

Le coût économique de la crise ukrainienne

L’invasion russe suscite de nombreux remous dans l’économie mondialisée. Vous pouvez le lire en détail dans les autres blogpost sur notre site web.

La croissance mondiale ralentira en raison de l’inflation galopante (la Belgique est malheureusement parmi les gagnants dans ce domaine), des lacunes dans la chaîne d’approvisionnement et d’une baisse de la confiance des consommateurs et des entrepreneurs. La crise frappe naturellement de plein fouet la Russie et l’Ukraine, suivies par l’Europe. L’euro est également affecté par cette situation.

Les banques centrales devront se montrer à la hauteur de leur gloire : ajuster avec précision la politique des taux d’intérêt pour faire en sorte que les taux d’inflation vertigineux redescendent rapidement, tout en évitant l’entrée en récession de l’économie. Les gouvernements feront eux aussi de leur mieux pour maintenir le moteur économique en marche. Cela se traduira par une augmentation des dépenses publiques.

Doit-on s’attendre à une récession ? Les perspectives de croissance pour 2022 semblaient si fortes dans l’ère post-Covid que les chiffres restent encore positifs, même dans le contexte de la crise ukrainienne. La croissance sera inférieure d’un point de pourcentage aux prévisions en raison du conflit, mais elle atteindra tout de même un niveau supérieur à 2 % grâce aux flux d’investissements et aux dépenses publiques. Ce qui est certain, c’est que le consommateur va ménager ses dépenses. En effet, de son point de vue, nous avons bel et bien affaire à une récession.

Quatre scénarios pour le conflit

Il est véritablement impossible de prévoir l’évolution du conflit. Nous pouvons toutefois définir un certain nombre de scénarios et y associer des conséquences économiques et financières.

Notre scénario de base présuppose que la Russie occupe la région du Donbass et continue d’exercer une pression sur l’Ukraine en attaquant ses villes. Cependant, une occupation de l’ensemble du pays ne semble pas plausible. Dans ce scénario, les approvisionnements énergétiques en provenance de la Russie restent intacts, même si les sanctions continuent d’être appliquées. La croissance va ralentir dans le monde entier, sans toutefois provoquer une récession de l’économie mondiale. Dans ce cas, l’énergie, l’or et le dollar continueront à bien se porter. Les actions européennes, en particulier celles des banques et des biens de consommation, traverseront une période difficile.

Dans le scénario optimiste, les négociations de paix aboutissent à un accord entre la Russie et l’Ukraine. La position de Poutine dans son propre pays est ébranlée par des dissensions internes.Dans ce scénario, il n’y a pas non plus de problèmes pour l’approvisionnement de l’énergie. Les sanctions sévères sont réduites progressive- ment pour aboutir à une normalisation des relations. Si les optimistes ont raison, ce serait une bonne nouvelle pour les actions, pendant que les prix des matières premières redescendront.

Dans un scénario pessimiste, Poutine prend le contrôle de l’ensemble de l’Ukraine, ce qui marque le début d’un conflit régional long et éprouvant. Un tel scénario aurait un impact à long terme sur les prix, perturberait profondément les chaînes de production et nuirait sérieusement à la croissance économique. Ici, nous devons envisager une récession.

Les bourses ne tiennent pas compte de ce scénario. S’il devait se concrétiser, nous sommes partis pour un déclin (10 %). Tous les espoirs seront alors fondés sur la vigilance des banques centrales qui devront composer avec l’économie et les marchés financiers.

Dans le scénario le plus défavorable, le conflit s’étend géographiquement. L’OTAN répond aux provocations russes contre la Pologne et les Pays baltes, la Chine prend le parti de la Russie et lance des opérations à Taïwan. Toutefois, nous ne pensons pas que ce scénario soit très probable : nous comptons sur la philosophie « passive agressive » de Sun Tzu en Chine, selon laquelle l’art suprême de la guerre consiste à soumettre l’ennemi sans le combattre.

Bien entendu, une escalade géographique entraînerait une inflation croissante et à long terme, ainsi qu’une profonde récession économique. Aucune classe de risque n’est épargnée, les seuls refuges étant l’or, les obligations d’État et le dollar.

Au cours de ces dernières semaines, nous n’en sommes jamais arrivés à ce scénario ultra-pessimiste et nous avons plutôt fluctué entre le scénario de base et le scénario moins favorable. Vers la fin du trimestre, le conflit a évolué vers un scénario optimiste, étant donné que les revers militaires se sont accumulés pour la Russie et que les exigences du Kremlin se sont progressivement réduites. Nous restons cependant vigilants, car nous ne pouvons pas écarter une nouvelle escalade tant que Poutine reste aux commandes. Nous sommes prêts à faire face à tous les scénarios, ce qui nous aide considérablement pendant la gestion de la crise. C’est à cela que Marijn fait référence dans son préambule quand il parle de « de mener à bien la gestion » de cette période de guerre.

Cinq tendances importantes

La pandémie de Covid-19 et la crise ukrainienne tendent un miroir clair à l’Europe. Il y a beaucoup de leçons à tirer et, heureusement, il y a aussi quelques tendances prometteuses.

1. La force de l’ESG (Environnement, Social et Gouvernance)

L’avalanche d’entreprises qui rompent leurs relations avec la Russie fait de ce pays un paria économique. La liste des entreprises sortantes s’allonge chaque jour : du savon, des hamburgers et du coca-cola aux services de conseil, aux médias et à l’huile. Le signal est clair : soit on respecte les règles ESG fondamentales soit on n’est pas autorisé à prendre part à l’économie mondiale. L’ESG en tant que menace ? Cette crise prouve que nous pouvons sévir fermement.

2. Accélération de la diversification énergétique.   

D’ici 2030, l’Europe n’achètera plus de gaz naturel russe. Cela demandera un effort considérable, étant donné que 40 % des importations européennes de gaz proviennent actuellement de la Russie. Il faudra un véritable tour de force pour accélérer le développement de toutes les formes d’énergie alternatives : éolienne, solaire, hydraulique, biomasse, géothermique... et nucléaire. Un mouvement de récupération des investissements dans les personnes et les ressources s’impose. Nous espérons qu’il figurera aussi sur la liste des priorités du gouvernement belg

3. Moins de Lean & Mean         

Quiconque n’avait pas encore pleinement compris les inconvénients liés au modèle de production basé sur des niveaux de stocks faibles, des parcours ultra-réfléchis et des chaînes de fournisseurs ultra-efficaces se voit offrir une seconde chance avec la crise ukrainienne. Le modèle de production du XXIe siècle doit être plus durable, avec des réserves et des stocks et doit tenir compte de la circularité (réutilisation) et de l’impact climatique.

4. Créer une indépendance stratégique                                                                                               

L’Europe ne peut pas sortir les crocs dans ce conflit. Des concertations interminables et une bureaucratie écrasante l’emportent encore et toujours sur la fermeté et la vision : c’était le cas lors de la crise financière, la crise de l’euro, la crise des migrants et la crise de la Covid-19. Que la tragédie en Ukraine soit l’occasion ultime pour l’Europe de montrer sa force dans le domaine de la défense, de la cybersécurité, de la production de puces, de l’approvisionnement alimentaire et de la politique énergétique.

5. Un gouvernement plus présent

Il résulte de ce qui précède que le gouvernement sera encore appelé, tel un Deus ex machina, à répondre aux grands besoins. Ces efforts viennent s’ajouter à la facture du coronavirus et aux plans du Green Deal. Nous devons veiller à ce que, outre la solidarité, l’aide et les corrections sociales évidentes, il y ait suffisamment d’espace et de dynamisme pour l’entrepreneuriat, l’innovation et la formation, afin que l’Europe reste prospère, indépendante et soit bien préparée pour affronter les défis de demain.

 

Conclusion

La guerre en Ukraine est avant tout une tragédie pour des millions d’Ukrainiens. L’impact économique se fait sentir dans le monde entier, notamment en termes d’inflation, ce qui va aussi entraîner un ralentissement de la croissance économique. Les banques centrales et les gouvernements interviendront une fois de plus pour limiter les dégâts, soulager la détresse et maintenir l’économie en activité. En nous préparant à différents scénarios, nous avons pu ajuster notre stratégie en fonction des changements de circonstances. Dans le même temps, en tant que collectivité , nous pouvons tirer des leçons stratégiques de cette crise : sur le pouvoir de l’ESG, notre modèle de production mondial, une politique énergétique adéquate, la portée idéale du gouvernement et la nécessité d’une indépendance stratégique.

Geert Noels

Geert Noels