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Le fossé entre les entreprises « à l’épreuve du coronavirus » et les autres se creuse

Qui aurait dit que trois mois pouvaient faire une énorme différence ? Lorsque nous avons rédigé l’édition précédente de ces Econoviews, à la fin du mois de mars, les bourses du monde entier étaient à des niveaux 35 à 40 % inférieurs aux niveaux actuels. L’impact de la crise du coronavirus sur la bourse a-t-il été complètement assimilé ou les marchés financiers connaissent-ils un délire dont ils vont se réveiller brusquement ? En tout cas, nous pouvons tirer une conclusion : le fossé entre les entreprises « à l’épreuve du coronavirus » et les autres n’a jamais été aussi grand et ne fera que s’élargir à l’avenir.

Les moteurs de ce rallye

Chez Econopolis, nous sommes convaincus que les marchés financiers ont trop fortement anticipé une reprise rapide de l’économie mondiale. Mais il ne suffit pas de se tourner uniquement vers l’économie. En effet, en tant qu’investisseur, vous devez savoir que les marchés forment un écosystème distinct, avec sa propre dynamique. Cela a donné lieu à un paradoxe : Wall Street jubile comme en 1999, tandis que Main Street (l’économie réelle) se lamente.

Nous distinguons quatre principaux facteurs explicatifs.

Tout d’abord, le soutien monétaire des banques centrales. Celles-ci ont effectivement injecté des quantités massives de liquidités dans le système. Cela a pour effet de faire grimper les actifs de longue « durée » tels que les actions. Les flux de trésorerie futurs sont calculés jusqu’à présent sur la base d’un taux d’actualisation de zéro dans les modèles d’évaluation. En conséquence, la valeur actuelle nette de ces futurs flux de trésorerie augmente fortement, ce qui profite particulièrement aux entreprises en croissance.

Au fil des ans, les investisseurs en sont venus à croire que les banques centrales ne permettront plus aux bourses de procéder à des corrections significatives (moral hazard ou aléa moral). Les investisseurs de détail inexpérimentés ont également repris le train en marche et spéculent sur des entreprises au bord de la faillite. Ce sont les investisseurs dits « Robin des Bois » qui spéculent sur la plate-forme américaine du même nom. Rien qu’au cours du premier trimestre,

 

 

ce courtier en ligne a attiré 3 millions de nouveaux investisseurs. Le profil démo- graphique de ces nouveaux arrivants correspond parfaitement à celui des joueurs lors d’événements sportifs : 80 % sont des hommes d’une trentaine d’années. Le deuxième facteur a trait à l’évolution du virus. À l’exception de quelques petits foyers de contagion ici et là, il est clair que la pandémie de la Covid-19 a atteint son pic dans les pays occidentaux. Les confinements sont levés progressivement et l’activité reprend.

Le troisième facteur correspond au soutien budgétaire important. Des mesures conséquentes de relance budgétaire ont été adoptées. Par exemple, l’Union européenne investit 750 milliards dans les pays qui sont fortement touchés par les effets économiques de la crise du coronavirus. Le plan a reçu le nom de Next Generation EU. La Commission veut emprunter l’argent elle-même, afin que les États membres n’aient pas à contracter trop de dettes supplémentaires. Les États membres vont recevoir 500 milliards d’euros sous forme de subventions, tandis que les 250 milliards d’euros restants seront mis à disposition sous forme de prêts à rembourser.

Le quatrième facteur réside dans le fait que les bourses pensent que la reprise adoptera la forme d’un V et elles ont pris une avance substantielle à cet égard. Ces interventions vigoureuses soutiennent à la fois les obligations d’État, les obligations d’entreprise et les actions, mais aussi l’or.

Risques

Au vu des arguments détaillés ci-dessus, on peut comprendre pourquoi les bourses sont plus élevées qu’il n’y paraît pour des raisons fondamentalement économiques. Mais une telle situation ne peut pas être soutenue dans le temps, à moins que la politique des gouvernements et des banques centrales ne soit « durable ». Peut-on soutenir une bulle pendant longtemps ? Et nous pensons non seulement aux marchés des actions, mais aussi aux marchés obligataires. Cependant, il existe aussi d’autres dangers, qui peuvent se manifester rapidement.

Tout d’abord, le risque d’apparition d’une deuxième vague d’infection. Après tout, à l’heure actuelle, on tient à peine compte d’une deuxième vague d’infection. Il ne serait pas illogique qu’une deuxième vague éclate dans nos régions avant la fin de l’année. Dans l’état actuel des choses, nous ne pouvons pas dire que nous sommes prêts à faire face à cette éventualité, et encore moins que les marchés en tiennent compte.

Ensuite, les déficits budgétaires sont gigantesques. On accorde très peu d’attention aux énormes déficits que les gouvernements sont en train d’accumuler actuellement. Les milliards qui sont dépensés nous mettent au défi jour après jour. Comment va-t-on payer tout cela à l’avenir et pendant combien de temps allons-nous en subir les conséquences ? Après cette période de rêve, nous nous réveillerons tôt ou tard face à une dure réalité économique. Les entreprises ou les familles devront payer plus d’impôts, ce qui réduira le chiffre d’affaires et les bénéfices pour les entreprises.

Enfin, la situation économique est désastreuse. Le niveau économique restera modéré au cours des deuxième et troisième trimestres. « L’économie à 90 % » devient une nouvelle réalité : il faudra beaucoup de temps pour que l’économie fonctionne à nouveau à 100 %. Sans parler des nombreuses faillites auxquelles nous devons nous attendre. Les entreprises et les ménages risquent de devoir restreindre leurs dépenses pendant longtemps compte tenu de l’incertitude. Cela se reflète déjà dans la forte hausse du taux d’épargne aux États-Unis, mais aussi dans pratiquement tous les autres pays, y compris la Belgique où les ménages disposent traditionnellement de peu de réserves financières.

La technologie à l’avant-plan !

Comme nous l’avons signalé dans l’introduction, les marchés sont capables de séparer le bon grain de l’ivraie à un rythme particulièrement rapide. Le gagnant absolu de cette crise est la technologie dans tous les segments. Nos spécialistes en technologie Marc Langeveld et Siddy Jobe ont analysé la situation.

Le secteur technologique est en plein essor grâce à une croissance attendue à long terme due à la numérisation accélérée de l’économie. En raison de l’accent mis sur le travail à domicile, les applications telles que la vidéoconférence (Zoom, Microsoft Teams), l’apprentissage en ligne, le jeu en ligne (Nintendo, Tencent, CD Projekt, Activision Blizzard), la diffusion vidéo en continu (Netflix, Disney+, Apple TV, iQiYi) et, par conséquent, le besoin de stockage dans le ‘Cloud’ de toutes ces données augmentent structurellement.

En raison de l’augmentation exponentielle du télétravail et de la nécessité de stockage dans le ‘Cloud’, la (cyber)sécurité devient de plus en plus nécessaire.

Dans l’ensemble, le secteur technologique semble donc raisonnablement immunisé contre les effets du coronavirus et il existe même, plus que dans les secteurs traditionnels, de bonnes possibilités de compenser l’inévitable ralentisse- ment économique par une accélération de la croissance (structurelle) à long terme.

Pour la technologie et surtout pour les gagnants de demain dans les domaines du cloud, du big data, de la cybersécurité, du jeu en ligne, de l’Internet des objets, de la robotique, des semi-conducteurs et de l’intelligence artificielle, la numérisation accélérée de l’économie ne semble pas poser de problème en termes de croissance des recettes, des bénéfices et du cash-flow disponible durant la période 2020-2025. De plus, les bilans sans dette les plus solides (avec beaucoup de liquidités) se trouvent dans la technologie, ce qui permet à ce secteur de gâter ses actionnaires avec des dividendes en hausse et des rachats d’actions propres. Et dans un monde où le taux d’intérêt est de 0 % ou même négatif, un rendement de 3 à 5 % devient automatiquement plus intéressant. À cet égard, la situation est aujourd’hui fondamentalement différente de celle de 2000-2001, l’époque de la bulle Internet durant laquelle le Nasdaq était coté à 175 fois le bénéfice. De mars 2000 à octobre 2002, l’indice avait chuté de 80 %.

 

À l’époque, le Nasdaq était composé à hauteur d’au moins trois quarts d’entreprises prometteuses qui se développaient rapidement, mais ne généraient ni profit ni flux de trésorerie disponible. En raison de l’augmentation des pertes et du flux de trésorerie disponible négatif, le bilan moyen n’était pas non plus solide et il y avait peu de place pour un dividende ou pour un rachat d’actions. En outre, la technologie n’était pas encore présente de manière dominante dans toutes sortes de secteurs traditionnels. La numérisation de l’économie n’en était qu’à ses débuts. En bref, l’évaluation à cette époque était largement basée sur une forte croissance des revenus, mais en ce qui concerne les bénéfices ou les dividendes, il s’agissait principalement de promesses pour les 3 à 5 années à venir. Aujourd’hui, la situation est fondamentalement différente, car la grande majorité des actions du Nasdaq génèrent non seulement une saine croissance des ventes, mais aussi une marge bénéficiaire et un flux de trésorerie disponible importants, versent des dividendes et procèdent en outre au rachat d’actions. Aujourd’hui, la valorisation peut également sembler élevée, mais elle est actuellement soutenue par une croissance des bénéfices presque plus élevée encore.

Grâce à la numérisation, de manière générale, la technologie se porte mieux que jamais. On observe également une croissance intéressante à long terme, accompagnée d’une augmentation des marges et d’une meilleure génération du flux de trésorerie disponible. Ce flux de trésorerie disponible peut être utilisé pour des acquisitions, l’augmentation des dividendes ou des rachats d’actions im- portants, et dans un monde où il existe peu d’options alternatives de rendement solides, cela devient de plus en plus intéressant. Pour nous, il reste important de séparer le bon grain de l’ivraie et de veiller à ce que nous soyons toujours en mesure d’identifier et de sélectionner les bons gagnants de demain pour chaque segment technologique.

Conclusion

En tant qu’investisseurs actifs et durables, il est de notre devoir fiduciaire de guider, de protéger et de faire fructifier vos actifs pendant cette période parfois déroutante. Lorsque la crise a éclaté, nous étions en position défensive :

  • faible poids des actions ;

  • représentation très limitée des obligations à haut rendement ;

  • or ;

  • positionnement fort dans les secteurs plus défensifs.

Pendant la forte récession, à partir de la deuxième semaine de mars, nous avons augmenté le poids des actions et acheté de manière opportuniste des obligations d’entreprises sanctionnées.

Fin avril, nous avons inversé la tendance à la hausse des actions et nous avons réalisé un certain bénéfice étant donné que le prime de risque sur les marchés boursiers avait diminué (c’est- à-dire que le risque que nous sommes prêts à assumer en tant qu’investisseur était trop élevé par rapport au rendement escompté).

Le fossé entre les investissements « à l’épreuve du coronavirus » et les autres se creuse. 

Geert Noels

Geert Noels